
De
tout temps, le développement économique d'un territoire a été fonction
de ses infrastructures. Pas de routes, pas de lignes électriques, pas
de réseaux d'eau, pas de chemins de fer, pas d'autoroutes et de
bretelles d'accès, pas d'aéroports : pas de développement économique
possible.
Votre territoire est "in the middle of nowhere" comme disent nos amis Américains. Vous végétez.
Or le Monde bouge, le Monde change. Aujourd'hui, pas d'infrastructure
très haut débit pour l'accès à l'Internet : pas de développement futur.
L'infrastructure est un préalable indispensable à la création de
nouveaux services, de nouveaux emplois. Il est du devoir des
collectivités locales et des Etats de s'occuper de leurs
télécommunications à très haut débit.
Nouveau paradigme
Un nouveau paradigme dans l'organisation des réseaux de
télécommunications se met en effet en place. Avez-vous remarqué que
dans notre Histoire, à chaque fois que nous avons créé un nouveau
service (télégraphie, téléphonie, radio et télévision hertzienne et
satellitaire, réseau câblé de télévision, réseau de téléphonie sans
fil), à chaque fois, nous avons créé une infrastructure spécifique pour
répondre à un besoin spécifique. Avec les technologies analogiques,
difficile de faire autrement.
Chaque couple infrastructure/service fonctionnant avec ses propres
règles, ses propres protocoles. Ce qui a entraîné dans nos esprits un
amalgame entre infrastructure et service. Ce qui ne va plus être le cas
avec le tout numérique où sur une seule infrastructure on va pouvoir
transporter voix, vidéo, données. Que cela soit sur le filaire ou le
sans-fil (le fameux Wifi).
La plupart de ces infrastructures analogiques ont coûté bien cher, et
leur coût de maintenance annuel est lui aussi très élevé (encore que
nous n'en avons pas une idée très exacte). Là-dessus, l'Internet est
arrivé. Et chacun de se dire : pourquoi ne pas utiliser le réseau
téléphonique, le réseau câblé, le réseau hertzien et satellitaire pour
donner accès à l'Internet ? Alors que ces réseaux au départ analogiques
n'avaient absolument pas été prévus pour cela ! Donc coût d'adaptation
élevé, concurrence entre réseaux inadaptés, ... Bref, j'appelle cela de
la gabegie.
Pendant le même temps, les 200 millions d'entreprises dans le monde
adoptaient pour leurs réseaux locaux de télécommunications le protocole
Ethernet. Avec 200 millions d'utilisateurs, le coût de connexion (la
carte Ethernet) s'est effondré. En fait on n'y fait plus du tout
attention car cette carte est intégrée dans l'ordinateur que vous
achetez : vous ne connaissez même pas le prix de la dite carte.
L'industrie informatique a fait évoluer ce protocole robuste et
solide vers le GigaEthernet et bientôt le 10 GigaEthernet. Des bandes
passantes absolument colossales dont je ne doute pas un seul instant
que nous en aurons besoin dans les années à venir. Et ce protocole
permet le plus simplement du monde, sans trans-codifications coûteuses
entre protocoles différents, de transporter des "paquets IP" (le fameux
Internet) comme disent les spécialistes, paquets qui vont véhiculer
indifféremment voix, données, vidéo et images. Un seul réseau pour
tout. Une belle économie en perspective.
Mais pour proposer ces débits à nos citoyens et à nos
entreprises, il faut installer de bout en bout un nouveau fil : la
fibre optique qui est la seule aujourd'hui, et probablement encore pour
de nombreuses années, à pouvoir véhiculer ces débits.
Qui peut le plus, peut le moins, d'autant plus qu'à ces débits
considérés comme pléthoriques aujourd'hui, les industriels de la chose
ont ajouté la qualité de services (comme le réseau téléphonique). Il
est donc possible par exemple de réserver une bande passante donnée
pour regarder un film sur un serveur local de vidéo à la demande : pas
de coupures, comme si vous aviez un DVD...
L'infrastructure dans une démocratie doit être publique.
Je pense que tout le monde dans les années à venir voudra une connexion
Internet à très haut débit. Et puisque tout le monde aura si je puis
dire droit à sa fibre, il me semble que ces nouvelles infrastructures
sont du ressort du bien public, de la collectivité. Au même titre que
nos routes par exemple qui sont financées par l'impôt. Dans une
démocratie qui se respecte, la nouvelle infrastructure optique doit
être publique, et non pas appartenir à des sociétés privées.
Si tel n'était pas le cas, il nous faudrait être logiques avec
nous-mêmes et vendre nos routes à un consortium privé. Les technologies
d'aujourd'hui permettraient de savoir que vous avez traversé la rue
pour aller chercher votre pain : vous serez taxé... Nicolas Sarkozy
réglerait par là tous nos problèmes financiers en rétablissant un
octroi électronique. On saurait par ailleurs que telle route en Lozère
est peu utilisée. Dans ce cas pourquoi l'entretenir ? On voit la limite
de la chose ... Avec cet octroi électronique : plus d'aménagement du
territoire. Tout le monde se retrouve dans les grandes métropoles.
Car là, nous risquons toute proportion gardée, des positions de
monopoles, de "dictature". Sans compter la gabegie. Savez-vous par
exemple que l'on retire des fibres dans certains fourreaux à Paris ?
N'est ce pas là de la gabegie ? Savez-vous qu'entre Paris et Lyon il y
a une foultitude de fibres, les opérateurs privés ayant chacun tiré
leurs câbles espérant un large profit en reliant ces grandes métropoles
? Profit qui n'est toujours pas là ? Sur les térabits/s de débit
théoriques il n'y a qu'à peine 30% d'utilisés ? Cela ne m'étonne guère
qu'il y ait eu une bulle Internet.
Donc, nouveau protocole pour les "man" (metroplitan area network),
nouvelle infrastructure appartenant à la collectivité, qui par ailleurs
se porte garant du libre accès aux réseaux pour toutes sociétés privées
désirant proposer des services à la population. Je reprends mon
analogie avec les routes : la collectivité fait et entretient les
routes pour ses citoyens. Celui-ci décide ensuite d'acheter un vélo,
une voiture, un camion à tel ou tel fabricant privé, ou simplement de
marcher (en achetant la paire de chaussure qui lui convient chez tel ou
tel distributeur privé).
J'appelle cela du libéralisme. Nous avons fait une "bévue néo-libérale"
en dé-monopolisant nos opérateurs historiques comme nous l'avons fait.
Il fallait garder l'infrastruture, et vendre la partie services.
Serait-il encore temps de le faire ? Avec des partenariats
publics/privés comme le suggèrerait le rapport Beffa ?
Un New Deal pour la France ?
Les Français sont moroses. Ils ont peur. Peur pour leurs emplois,
leurs avantages acquis, et l'avenir de leurs enfants. Ils se réfugient
dans le passé (avec l'aide du Prozac et de StarAc)... Et pourtant.
Les Etres Humains vont probablement amorcer leur 3ème révolution,
après celle de l'agriculture il y 8 à 10.000 ans, et celle de
l'industrie plus près de nous, il y 250 ans environ. Nous amorçons une
nouvelle révolution qui s'annonce impressionnante et qui sera basée
comme toute révolution sur de nouvelles technologies qui vont converger
: les nanotechnologies, la robotique humanoïde, les énergies
renouvelables, les biotechnologies, etc...
Entre les 2 premières révolutions, il ne s'est pas passé beaucoup de
choses, sauf une très importante : l'invention de l'imprimerie qui a
permis de décupler le savoir humain et sa distribution dans des
proportions notables. Je pense que l'Internet TRES haut débit va jouer
le même rôle entre la 2ème et la 3ème révolution qui s'annonce. Le
savoir humain et sa distribution vont augmenter dans des proportions
absolument gigantesques.
La France a de nombreux atouts pour être l'un des premiers pays à faire
cette société de l'information et de la connaissance. Nous avons de
bons ingénieurs (la preuve certains s'expatrient et sont mieux
rémunérés ailleurs : preuve qu'ils sont bien formés), nous avons de
bons créatifs (la "French touch" est reconnue partout), et nous avons
des jeunes qui ont (encore) envie de créer leur entreprise. Mais il
nous manque un signal politique fort.
Il nous faudrait un "de Gaulle de la société de l'information"
dont le premier rôle serait de remettre droit l'esprit des Français
dans leur tête, ... et de fibrer la France. Le Président Roosevelt a
redressé en partie son pays après la Grande Dépression de 1929, grâce
au "New Deal". L'Etat américain a investi des milliards de dollars dans
des infrastructures. Notamment le câblage électrique des campagnes (les
agriculteurs ont pu s'équiper de matériels divers – ce qui a fait
tourner l'industrie).
C'est un peu la même chose aujourd'hui avec la fibre... Fibrer la
France – ce qui est pour moi une "ardente obligation" - coûterait aux
environs de 15 milliards €, montant qui, compte tenu de la longévité de
ce média, pourrait s'amortir sur 30 ans ou plus. Soit quelques
€/abonnés et par mois.
Nous avons besoin de ces autoroutes de l'information pour créer de
nouveaux emplois à haute valeur ajoutée, des sociétés nouvelles qui
vont créer de nouvelles applications dans l'éducation, les loisirs, le
commerce, la santé, l'administration, etc... Bref améliorer notre vie de
tous les jours... Qui plus est, si nous sommes les premiers à le faire,
ces sociétés pourront exporter leurs services, leur savoir faire. Et
nous sauverons par ailleurs notre culture.
Je reviens du FTTH European Council Conference qui s'est tenu à
Amsterdam la semaine dernière (FTTH : Fiber To The Home). La moitié de
la population Japonaise et Coréenne sera fibrée en 2010. Même chose aux
USA. Hong-Kong a annoncé le 1 Gigabits/s en juin prochain. Et en Europe
? Ben, pas grand chose. L'Idate y a publié une excellent étude. Il y
aurait sur notre continent environ 547.000 foyers fibrés seulement. En
France, à part Pau qui est en train de démarrer la commercialisation de
son réseau optique : rien.
Qu'on le veuille ou non, le monde va changer. Avec ou contre nous.
Il serait temps que l'on se réveille.
Jean-Michel BILLAUT http://billaut.typepad.com/